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Le scandale

Par Bérengère Mazurie, directrice de l'Ecole d'Art André-Malraux

Scandale :
du grec ancien skandalôn : cage piège pour les oiseaux ; par extension, ce qui fait chuter, pierre d'achoppement.

«Le scandale secoue la conscience, déroute la raison, et trouble la foi »
Trésor historique de la langue française

Question :
Quels sont les points communs entre Praxitèle, Michel-Ange, Le Caravage, Le Bernin, Carrache, Fragonard, Goya, Delacroix, Courbet, Manet, Schiele, Malevitch, Picasso, Godart, Pasolini, Nan Goldin, Mapplethorpe, Serrano, Anish Kapoor, Ai Weiwei... et la liste pourrait encore s'allonger ?

Réponse :
Ce sont des artistes qui ont scandalisé par leurs œuvres et parfois aussi par leur vie et leurs mœurs.
Mais qu'est ce qui fait scandale et pourquoi une œuvre d'art provoque-t-elle un scandale ?

Le phénomène du scandale en soi n'a rien d'anormal ; il serait plutôt le signe d'une société qui se porte bien et toutes les sociétés humaines à toutes les époques sont bouleversées par des événements devenant des scandales qui s'impriment dans l'Histoire.
Pour la sociologie, le scandale focalise l'attention sur le risque de perte de valeurs communes à un moment donné ; il signe aussi l'obsolescence de règles ou codes communément admis, le scandale agit alors comme une sorte de nettoyage des normes et permet de passer à autre chose.
Dans le domaine artistique, comment concilier liberté de création, d'expression et normes établies ?
C'est toute l'histoire de l'art qui est construite sur ce hiatus : de l'Aphrodite de Cnide (Praxitèle, 350 avant JC) au Dirty Corner d'Anish Kapoor (Versailles 2015), les artistes piétinent les règles, s'en affranchissent, bouleversent notre perception du monde, et ouvrent le champ de la réflexion.

de l'Aphrodite de Cnide (Praxitèle, 350 avant JC) au Dirty Corner d'Anish Kapoor (Versailles 2015)
Le  Dirty Corner d'Anish Kapoor (Versailles 2015) et l'Aphrodite de Cnide (Praxitèle, 350 avant JC)


L'image peinte, gravée, dessinée, en volume ou animée possède une puissance particulière car elle s'impose à la vue du regardeur, sans filtre préalable et déclenche des réactions immédiates et spontanées tant de rejet que d’enthousiasme. Voir, c'est croire un peu et c'est aussi la porte ouverte à l'imagination, au fantasme grâce à la capacité de symbolisation de l'humain. Aussi la tentation est grande de limiter la liberté de création. « Messieurs les censeurs, bonsoir » on se souvient de cette sortie de Bernard Clavel, lors d'une émission de télévision en 1971, or tout censeur justifie sa position non par le refus de la liberté d'expression mais par la défense de valeurs communes et unanimement acceptées pour vivre ensemble. Paradoxalement «la censure atteste de la puissance de l'art et place le créateur devant ses responsabilités, le poussant à la transgression et à la résistance»*.

Peut-on tout montrer, tout exprimer, tout représenter ?
Depuis la Préhistoire, l'homme n'a de cesse de vouloir représenter ce qui l'entoure, de se mettre en image mais la contemplation de cette image peut lui être insupportable car ce reflet lui renvoie une face obscure, source de peur et de rejet.
Qui fait scandale ?
L'artiste par son acte créateur, l’œuvre par le ressenti suscité, aujourd'hui amplifié par les media ?

La recherche du scandale peut être l'essence de l’œuvre ; en choisissant certains sujets, l'artiste sait qu'il va provoquer le tollé. Louis Aragon ne s'en cachait pas en disant « je n'ai jamais cherché que le scandale et je l'ai cherché pour lui -même ». C'est aussi la position tenue par Gustave Courbet un siècle plus tôt qui fait du scandale systématique une stratégie artistique. Refusant les diktats de l'Académie des Beaux Arts sur la façon de peindre ou les sujets à privilégier, il fait de son art une arme contre le pouvoir et la société bourgeoise bien pensante.

Le retour de la conférence - Gustave Courbet
Le retour de la conférence - Gustave Courbet

L'art n'est pas là pour faire beau et apaiser les esprits mais bien plutôt pour montrer et dénoncer, le réalisme pictural devenant alors un manifeste politique, à la façon du naturalisme du Caravage au XVIe siècle. Courbet sans courbettes comme il aimait se qualifier, créait l'avant-gardisme au nom de l'indépendance de l'art et de la liberté sans limite à représenter, ne s'interdisant aucun sujet : brocardant la religion et ses serviteurs avec le Retour de la conférence (1863), la bourgeoisie avec Enterrement à Ornans (1849), et le pouvoir avec l'Atelier du peintre (1855).
Curieusement aujourd'hui quand on évoque Courbet et son art maîtrisé du scandale, on pense à son Origine du Monde, alors que cette toile est une œuvre de commande, destinée à un seul amateur du genre et qui fût dévoilée au grand public très tardivement. C'est pourtant elle qui vient à l'esprit lorsque on évoque le scandale car elle montre ce que l'on ne doit pas voir, ce qui doit être suggéré et non décrit. Si le corps est un sujet de prédilection de l’artiste et le premier matériau à disposition de celui-ci, sa représentation est source de polémiques. Comment représenter le corps sans éveiller le fantasme et faire naître le désir, l'érotisme, et comment ne pas sombrer dans l'obscène ? Cela sera le défi pour de nombreux artistes de l'Antiquité à aujourd'hui. Certains laisseront libre cours à leur créativité en s'abritant habilement derrière les sujets mythologiques ou bibliques, d'autres ne résisteront pas à braver la pudibonderie de leurs contemporains pour donner vie à des œuvres jugées licencieuses et condamnées par la censure, leur assurant ainsi une certaine publicité. C’est l’arroseur arrosé !
Le XVIIIe libertin, le XIXe réaliste, le XXe transgressif vont montrer le corps pour ce qu'il est, ce qu'il évoque. C'est Le Verrou de Fragonard, Les Baigneuse de Courbet, L'Olympia de Manet, les filles fiévreuses de Schiele, les joutes érotiques de Jeff Koons… Mais le corps peut être aussi le siège de la douleur, de la déviance, de la finitude, de la différence, de la monstruosité…

En abordant le corps, la sexualité y compris celle de l'enfant et de l'adolescent, la violence, la souffrance, la maladie, la mort, des artistes de la seconde moitié du XXe comme Piero Manzoni, Nan Goldin, Larry Clark, Robert Mapplethorpe, Andrès Serrano, entre autres, braquent la lumière sur ce qui relèvent de l'intime, du caché, du sale, de l'indicible, leurs œuvres génèrent donc des prises de position propices à faire éclore le scandale ; entre une vision idéalisée de l’œuvre d'art, harmonieuse, morale et décorative qui reste bien présente et le réalisme cru, sombre, revendiqué d'une partie de la production contemporaine, le fossé d'incompréhension est profond et peut conduire à des réactions violentes : un procès contre un directeur de musée** aux Etats-Unis voulant programmer une exposition de photos de R. Mapplethorpe et qui risque un an de prison en 1990 ; plus récemment une saga judiciaire estivale autour de l’œuvre d'Anish Kapoor, Dirty Corner, à Versailles; dans une vieille république, on ne sourit pas impunément de la reine   Marie- Antoinette en son château !!! Ou bien encore l'installation houleuse de Tree de l'américain McCarthy, place Vendôme en décembre 2014 qui manque de se terminer en pugilat et qui verra l'artiste se faire molester. Dans une époque où la vie très privée des célébrités est amplement décrite et commentée dans les media et réseaux sociaux, l'évocation, fantasmée, d'une pratique sexuelle par une œuvre d’art, dans l’espace public, a légitimé des actes de violence à l'égard de son auteur. Où se situe alors le scandale ? Dans l’œuvre ou dans la réaction ?

Outre le corps, les sujets propices à la naissance du scandale ne manquent pas, ainsi la politique, la religion, l'esthétique.
La représentation est une arme de contestation massive. Aucun pouvoir religieux ou politique ne la traite par l'indifférence. De l'utilisation de l'art et des artistes (artistes officiels, institutions) à la censure, les pouvoirs gardent toujours un œil sur les artistes qui sont à la fois des révélateurs, des agitateurs, des éclaireurs délivrant un message sur la société dans laquelle ils vivent parce qu'on sait bien que «l'artiste ne crée pas seulement pour la beauté du geste »***.
C'est l'histoire du Radeau de la Méduse (1819) de Théodore Géricault qui pointe les insuffisances du régime de la Restauration, c'est aussi celle des Scènes de massacre de Scio par Eugène Delacroix en 1824, qui met l'accent sur la lâcheté de la politique européenne face à l'empire Ottoman. Au-delà de la prise de position politique, E. Delacroix remet en cause les règles esthétiques établies : discordances chromatiques, palette vibrante au service des coups de pinceaux furieux, primauté de la couleur sur le dessin, composition chaotique. C'est la recette idéale pour un scandale politico-esthétique au Salon de 1824 qui atteindra l'artiste. Certains ironiseront en parlant du massacre de la peinture ! E. Delacroix ne s'avouera pas vaincu en proposant trois ans plus tard La mort de Sardanapale qui choque le public mais séduit un jeune  Romantique, Victor Hugo.
Quarante ans plus tard, c'est un autre peintre qui défraie la chronique à la fois par sa façon radicale de traiter le sujet et par son regard sévère sur la société du Second Empire. Manet avait déjà secoué le public et la critique avec Le déjeuner sur l'herbe puis Olympia mais c'est avec L'exécution de l'empereur Maximilien (1867) que l'artiste crée le scandale, faisant réagir Napoléon III car c'est sa politique étrangère qui est sévèrement épinglée dans cette œuvre résonnant comme un écho au El Tres de Mayo de Goya (1814).



La caricature et autres dessins de presse pourtant qualifiés d'art mineur au regard de la grande peinture ne seront pas davantage épargnés. De Daumier aux dessinateurs de Charlie Hebdo, un seul mot d'ordre : ne pas laisser passer. Le crayon est roi, il n'épargne rien ni personne. Le trait est incisif, sans appel : il brocarde, il juge, il est le soldat infatigable qui se bat contre toutes les censures et les interdits et repose inlassablement la question de la liberté d'expression. En 1835, A.Thiers, ministre de l'Intérieur, excédé par les caricatures de Daumier affirme «Il n'y a rien de plus dangereux que les caricatures infâmes, les dessins séditieux, il n'y a pas de provocation plus directe aux attentats ».
En 1824, le même homme s'était exclamé devant Les massacres de Scio «l'art doit être libre et de la façon la plus illimitée ». L'exercice du pouvoir modifie singulièrement la notion de liberté.

Après les multiples révolutions plastiques : l'explosion de la couleur, l'effacement de la figure, la géométrie des formes, le ready-made, le primat du monochrome, l'utilisation de matériaux de plus en plus variés, le concept en lieu et place de l’œuvre... ruptures qui ont pour la plupart engendré de nouveaux académismes et ne prêtent plus ou peu à la controverse, est-il possible de faire encore scandale ?

Oui, surtout par les sujets abordés, les lieux d'exposition et la personnalité de l'artiste.
C’est Ai Weiwei qui prend la pose d’un enfant migrant, abandonné dans la mort sur une plage, c’est Maurizio Cattelan, son sens de la dérision et ses mises en scène cyniques de personnages historiques, c’est Adel Abdessemed et sa dénonciation brutale de la violence irrationnelle et de la souffrance humaine et animale…
Him de Maurizio Cattelan
Him de Maurizio Cattelan

Le scandale n'est ni un gage de postérité ni de qualité mais simplement parfois une étape  nécessaire sur le chemin de la construction d'une démarche artistique et de notre rapport à l’œuvre, œuvre souvent qui se veut dénonciatrice, politique, revendicative, brutale, et non plus seulement ornementale, œuvre qui nous fait réagir, nous interroge, nous dérange, nous effraie, nous émeut, mais en nous mettant face au miroir, nous fait prendre pleinement conscience de notre humanité afin de ne pas déplorer comme Simone de Beauvoir que « ce qui est scandaleux dans le scandale, c'est qu'on s'y habitue ».

Notes et références :
 
Le scandale comme épreuve, Damien Blic et Cyril Lemieux : Politix  numéro 71 /2005

*Thomas Schlesser dans L’art face à la censure, cinq siècles d’interdits et de résistances, Beaux Arts édition, 2011

**Le directeur de cette institution, à Cincinnati, a été poursuivi pour obscénité à cause d’une photo : man in polyester suit (1980). Cette œuvre emblématique de l’artiste sera dans les années 2000 largement montrée dans des expositions rétrospectives pour illustrer la démarche de son auteur «Je recherche la perfection dans les formes : je le fais avec les portraits, je le fais avec les bites, je le fais avec les fleurs. » Le 7 octobre 2015, l’œuvre a été acquise pour un montant de 425 000€ - Voir Télérama du 9/10/2015

***Les avant-gardes artistiques 1848/1918, Béatrice Joyeux-Prunel, Folio, 2016

Remerciements à Caroline Souris, enseignante d’histoire de l’art à l’école d’art de la CAGV