Agenda

> Proposez un événement

NewsLetter


Cinémas : Ecoutez Vivre en
Grand-Villeneuvois, le magazine de la culture

Echos et Résonances d’Emilien Châtelain

17 février > 15 avril 2018
Musée de Gajac


Le Musée de Gajac poursuit son engagement auprès de jeunes artistes contemporains. Après Sarah Maso, c'est au tour d’Émilien Châtelain d'investir la grande salle d'expositions temporaires avec une proposition de relecture de certaines collections.

À la suite d'une déambulation dans les salles et les réserves du Musée, Émilien Châtelain constate que « Des corps figés dans le plâtre, sculptés dans le bois, saisis sur la toile étaient silencieux, comme stoppés dans leur mouvement... » que « ces êtres dialoguaient, murmuraient... ».
Tous ces trésors déclenchèrent chez lui une suite de scènes, une trame narrative toute en destructuration, en exagération, et cette volonté de faire apparaître les tensions, de révéler le mécanisme des émotions humaines. C'est l'impression puissante de mouvement ressentie lors de ses visites qu'Émilien Châtelain a souhaité retranscrire dans son projet plastique. Mouvement des corps, mouvement de la pensée et de l'Histoire de l'Art.

Cette création originale a fait l'objet d'un partenariat avec la miroiterie Orazio de Pont-du-Casse.

Ecouter l’interview d’Emilien Châtelain :



« Lorsque je contemple une œuvre d'art quelle que soit sa forme, quel que soit son intérêt et quelle que soit la valeur technique de l'artiste qui en est l'auteur, je suis toujours bouleversé par ce qui, à mon sens, est universel en chacune d'entre elles : le besoin vital de l'être humain de laisser une trace et de saisir l'absurde fragilité de son passage dans ce monde.
Peu importe qu'il en soit le sujet ou l'auteur, peu importe le décorum, ce qui reste, c'est l'absolue nécessité pour l'artiste de saisir un instant ou un moment plus ou moins long afin de faire sens. C'est ce que j'ai pu ressentir lors de mes visites dans le Musée de Gajac. J'y ai vu des fragments de concepts, des visions du monde, des individus qui nous fixent depuis un passé plus ou moins familier et plus ou moins lointain. Mon expérience dans ces réserves n'aurait-elle pas été la même dans celles d'un autre musée ? Ce ne sont pas les techniques qui m'ont subjugué mais plus les êtres immobiles, sculptés ou peints. Il n'était pas question de « beau » à cet instant car ce n'est pas l'affaire de l'art. J'ai fait l'expérience archéologique du vivant. J'imaginais quels mouvements pouvaient succéder à cette immobilité. Le talent d'un artiste à mon sens doit être sa capacité à saisir la fragilité de ces temps de vie ainsi que celle des êtres représentés pour l'exacerber dans ses créations. La force de l'artiste doit amener au-delà de l'œuvre.
J'avais le sentiment que les yeux des modèles qui à l'origine fixaient le regard des peintres et des sculpteurs, me fixaient à mon tour. J'entendais les musiques, les mots de leurs époques respectives. Cette expérience, ce sentiment sont le point de départ d'Échos et Résonances.

La demande du Musée était précise : mettre en valeur certaines œuvres de ses collections. Il y avait une évidence. Mais cette évidence était dangereuse car je souhaitais mettre d'autres œuvres méconnues ou peut-être d'importance « moindre » au premier plan.

De ces œuvres, je voulais faire la part belle aux sujets, c'est-à-dire l'Homme, l'humain. En tant que vidéaste plasticien, j'ai pensé à une installation vidéo plutôt qu'à des projections vidéo seules. Je voulais m'inspirer de l'œuvre du graveur-architecte pour habiter la salle Jacques Balmont, vaste par ses dimensions. Mais Piranèse devait être un catalyseur. J'ai fait le choix de partir de ses études de ruines antiques. Ce qui me plaît dans le concept de ruine, c'est l'idée d'un espace fonctionnel qui aurait perdu sa fonction de par l'absence d'activité humaine, abandonné, que le temps détruit lentement. La ruine est un espace onirique où l'imagination peut vagabonder. On peut même lui découvrir de nouvelles fonctions. C'est un espace-temps autonome. Je ne voulais pas simplement reproduire le sujet d'étude d'une de ces gravures. J'ai alors fait le choix de symboliser les ruines de Piranèse par quatre imposantes colonnes recouvertes de miroirs, situées au centre de la salle, au milieu desquelles le spectateur peut évoluer et se perdre dans le reflet des projections vidéo ainsi que dans le sien répété à l'infini.

Il fallait ensuite que je pense le sujet des vidéos : l'Homme. La tentation aurait pu être d'extraire simplement les personnages des toiles, tels que les artistes les ont représentés, vêtus des habits et usant des objets de leurs époques respectives et de les replacer dans un espace contemporain. Pour éviter le piège, j'ai pris le parti de ne garder que quelques fragments de ces représentations. J'ai donc axé mon travail sur deux idées. La première consistait à imaginer l'action ou le mouvement qui suit l'action représentée tout en l'accentuant pour créer une tension narrative. La vidéo et le ralenti permettent de faire ce travail. C'est d'ailleurs un aspect important de mon travail. Le deuxième axe quant à lui m'amena à réfléchir à l'arrière-plan qui lui aussi devait faire sens. J'en suis venu à imaginer deux moments, deux actes au sens théâtral du terme. Dans un premier acte, j'ai voulu prolonger l'idée et pour cette raison j'ai choisi la piscine du Stadium aujourd'hui désaffectée.
Je reconstitue cet espace dans le musée grâce à quatre projections. Il s'agit en quelque sorte d'une séquence de film qui s'expérimente à 360 degrés.
Les personnages des toiles du musée placés dans et autour de ce bassin vide deviennent plus proches de nous. Parce qu'une piscine municipale est un lieu qui nous est familier. Cette piscine est un passage entre deux temps de l'Histoire. Étant abandonnée, elle fait naître aussi un sentiment étrange, celui que le temps s'étire. Les corps se mettent en mouvement avec effort et le spectateur doit prendre le temps de les percevoir. Les acteurs quant à eux ne portent pas les habits des modèles des toiles. J'ai préféré me concentrer sur des postures, des objets ou un élément de leurs tenues pour imaginer l'après, et enfin me les approprier.

Dans le deuxième acte, il n'y a plus d'arrière-plan. Les personnages sont perdus dans l'obscurité où seule une faible lumière vibrante et fragile rend visibles certaines parties de leurs corps. J'ai traité cette partie comme plusieurs toiles. J'ai toujours été fasciné par Le Caravage. Son clair-obscur est bouleversant car il met en scène de manière violente et tranchante les sujets de ses toiles. Il exacerbe les expressions et les émotions à la lumière de son temps. Pour cette installation, je voulais une lumière contemporaine. Lors du tournage, mes acteurs étaient éclairés par des spots de chantier dans une obscurité totale.
En travaillant sur la focale, on perçoit une étrange vibration qui pourrait rappeler celle des bougies. La fragilité des êtres est accentuée également par le grain de l'image.
Je ne traite pas mes séquences au montage, j'en coupe le début et la fin seulement. Je n'applique pas d'effets. J'avais défini ainsi le temps, le lieu et le non-lieu de la narration. Sans début ni fin, le spectateur passe d'un temps à un autre, d'un espace à un autre à l'infini. On vient, on part. Rien ne se perd. Je tente systématiquement de perturber le spectateur sans lui imposer une histoire finie. Le but n'est pas de le faire se sentir à l'aise mais plutôt le laisser libre d'interpréter ce qu'il voit et ressent une fois qu'il déambule dans l'installation. Il faut créer une réaction.

Et parfois, il reste.
L'esthétique et le concept du projet définis, il ne me restait plus que le choix des sujets et leur mise en scène. Je voulais que mes personnages passent de sujets à observateurs un peu à la manière des anges dans Les ailes du désir de Wim Wenders qui observent le Berlin d'après-guerre, encore en ruine.
Une ruine que les Berlinois tentent de se réapproprier. Il devait y avoir autant de personnages que d'œuvres mises en valeur.
Je ne cherchais pas à faire une reproduction historique et fidèle des œuvres. L'intérêt du projet n'était pas de prendre un fragment d'image pour le recoller sur une nouvelle. Je ne voulais pas que la Jeune fille au kimono de Gabriel Barlangue, qu'André Crochepierre dans son autoportrait, que les Deux enfants dans une barque de Maurice Réalier-Dumas, que La Victoire d'Antoine Bourlange et le jeune garçon Le Clairon d'Eva Gonzales se retrouvent dans notre époque comme un mauvais film de science-fiction. Je voulais qu'ils nous « parlent » comme nous nous parlons ici et maintenant. Je voulais les révéler dans leur éternité. Montrer ce qui nous lie à eux et les débarrasser de leur réalité historique. Il me fallait créer un anachronisme vidéo et sonore. Je ne voulais pas d'acteurs qui de par leur profession simulent en quelque sorte et je voulais de la spontanéité brute.

J'ai choisi de prendre des enfants et des adolescents pour figures plus que figurants. Avec le temps, j'ai constaté qu'il suffit de leur donner des indications de postures, de positionnement pour que l'émotion et les expressions se mettent en place quasi inconsciemment. Jusqu'à un certain âge, l'insouciance se mêle à la gravité en un battement de cils. J'aime tourner dans la tension comme si le droit à l'erreur était quasi interdit. Comme si je n'avais le droit qu'à une prise. Grâce à Salomé, Gaëlle, Martin, Gauthier, Eric et Issam, j'ai atteint cet objectif. Ces jeunes Villeneuvois ont joué le jeu en m'offrant leur spontanéité.

Pour eux, je crois qu'il s'agissait d'une expérience inédite qu'ils ont vécu avec investissement comme si quelque chose d'important se jouait. Une histoire devait se construire.
La mise en scène, l'âge des acteurs, les lieux ou l'absence des lieux n'empêchent pas je crois, une association rapide avec les œuvres dont je me suis inspiré. Il s'agit de vidéo, donc de mouvement, d'une succession d'instants qui par le ralenti dévoilent le couloir du temps qui nous relie à nos prédécesseurs et à nos successeurs. Les sons de l'installation sont un autre élément qui accentuent ces sensations. Ils nous parviennent du passé et s'en vont vers l'avenir. L'art vidéo est méconnu. Pourtant de grands artistes contemporains utilisent ce medium. Entre autres, l'œuvre de Bill Viola est une grande source d'inspiration. Je viens de la peinture. Je m'égare souvent dans un film et me fige devant une sculpture. J'inscris mon travail dans l'espace-temps de l'histoire de l'art.
Espace-temps universel. Pour cette création, j'ai tenté et j'espère être parvenu à égarer le spectateur dans un espace fait d'Échos et de Résonances.

Émilien Châtelain